Programme redevabilite

Participer sans être élu : comment les citoyens peuvent influencer l’action publique ?

 

La participation citoyenne parfois confondue avec le devoir civique du vote embrasse un champ beaucoup plus élargi avec ses mécanismes qui permettent aux citoyens d’influencer l’action publique de manière significative, même sans mandat électif. Pour explorer cette thématique, nous avons dans une série d’interview reçu Rigobert Orou Ganni, Président du Conseil d’Administration de l’ONG Social Watch Bénin, une organisation dédiée à la promotion de la bonne gouvernance et de l’engagement citoyen à travers le contrôle citoyen de l’action publique.

Programme Redevabilité : Monsieur Orou Ganni, la participation citoyenne est souvent associée uniquement au vote. Quelle est votre vision de la démocratie participative au Bénin au-delà des élections ?

  1. Orou Ganni : La participation publique ne saurait être réduite au seul acte de vote. Une telle vision reste incomplète. Certes, le Bénin, à l’instar de nombreuses nations, fonctionne sous un régime de démocratie représentative. Mais de plus en plus d’acteurs, notamment Social Watch Bénin, plaident pour un approfondissement de cette démocratie à travers une approche participative, jugée indispensable à une gouvernance plus inclusive, transparente et efficace.

Dans cette perspective, en s’appuyant sur les travaux de Loïc Blondiaux, la démocratie participative peut être comprise comme « l’ensemble des dispositifs et des démarches visant à associer les citoyens aux processus de décision publics et politiques ». Elle dépasse donc le simple choix des représentants pour promouvoir une implication active et continue des citoyens dans les affaires publiques.

Ainsi, la participation citoyenne recouvre l’engagement des populations à toutes les étapes de l’action publique : de la définition des priorités à l’élaboration des politiques, en passant par leur mise en œuvre et leur évaluation. Elle mobilise divers mécanismes — consultations, concertations, budgets participatifs ou encore cadres de dialogue — qui renforcent la place et l’influence des citoyens dans les décisions qui impactent leur quotidien et celui de leurs communautés.

Programme Redevabilité : Vous distinguez plusieurs niveaux d’engagement citoyen. Pourriez-vous nous les détailler ?

  1. Orou Ganni : Absolument. Pour mieux cerner l’étendue de l’engagement citoyen, on peut distinguer quatre niveaux progressifs de participation, qui traduisent un degré croissant d’implication des citoyens dans la gestion des affaires publiques :
  • L’information : il s’agit du socle de toute participation. Les autorités ont le devoir de communiquer de manière claire, accessible et transparente sur les projets, les budgets et les décisions publiques. Une information de qualité permet aux citoyens d’être éclairés et de se positionner en connaissance de cause.
  • La consultation : à ce stade, la parole est donnée aux citoyens. Leurs avis, préoccupations et propositions sont recueillis sur des projets ou des orientations. Même si la décision finale revient aux autorités, cette étape permet d’intégrer les attentes de la population en amont.
  • La concertation : ici, le dialogue s’approfondit. Les contributions citoyennes ne sont plus seulement collectées, elles sont discutées et réellement prises en compte dans le processus décisionnel. Il s’agit d’un échange structuré visant à rapprocher les points de vue et à construire des solutions partagées.
  • La co-décision : c’est le niveau le plus abouti de la participation. Les citoyens prennent part directement à la décision aux côtés des autorités. Ces dernières s’engagent à respecter et à mettre en œuvre les choix issus de cette collaboration, traduisant ainsi un véritable partage du pouvoir.

Ces différents niveaux illustrent une évolution allant d’une participation informative à une participation pleinement active, où le citoyen devient un acteur à part entière de l’action publique.

Programme Redevabilité : Quels sont les outils concrets de participation citoyenne disponibles au Bénin qui permettent aux citoyens d’influencer l’action publique sans être élus ?

  1. Orou Ganni : Au Bénin, les citoyens disposent de plusieurs leviers concrets pour influencer l’action publique, souvent avec l’appui d’organisations de la société civile telles que Social Watch Bénin. Ces mécanismes participent au renforcement du contrôle citoyen et à une meilleure mise en œuvre des politiques de développement, notamment au niveau local.
  • La participation aux sessions du conseil communal : même si les citoyens n’y disposent pas toujours d’un droit de parole formel, la publicité de ces sessions permet une présence citoyenne qui exerce une pression positive sur les élus. Cette veille citoyenne incite les autorités à plus de transparence et de responsabilité.
  • Les redditions de comptes : elles constituent un moment clé de redevabilité, où les autorités élues présentent leur bilan, exposent les difficultés rencontrées et répondent aux préoccupations des populations. Ce cadre favorise un dialogue direct et constructif, orienté vers la recherche de solutions aux défis locaux.
  • L’évaluation citoyenne des services publics : cet outil permet aux usagers d’apprécier la qualité des prestations offertes (santé, éducation, eau, etc.). À travers des cadres de dialogue structurés, ces évaluations débouchent souvent sur des recommandations concrètes et des réformes consensuelles.
  • Le budget participatif : il s’agit d’un mécanisme particulièrement structurant, qui permet aux citoyens de décider de l’affectation d’une partie des ressources communales. Au Bénin, ce processus a déjà produit des résultats tangibles, comme la réalisation d’infrastructures sanitaires et sociales dans certaines localités, preuve de l’impact direct de l’implication citoyenne.
  • Le suivi citoyen des investissements publics : des comités locaux, souvent appuyés par des OSC, assurent le contrôle de la qualité et de la conformité des infrastructures en cours de réalisation. Ce suivi permet de prévenir les malfaçons et de garantir la durabilité des ouvrages publics.
  • La prise en compte des aspirations citoyennes dans le budget national : à travers des initiatives portées notamment par Social Watch Bénin en collaboration avec les institutions publiques, les priorités exprimées par les citoyens sont progressivement intégrées dans les orientations budgétaires nationales, renforçant ainsi l’adéquation entre politiques publiques et besoins réels.

Dans l’ensemble, ces dispositifs traduisent une dynamique croissante de participation citoyenne au Bénin, où les populations ne se contentent plus d’observer l’action publique, mais y prennent part activement.

Programme Redevabilité : Pourquoi est-il insuffisant de limiter l’implication citoyenne aux seules périodes électorales ?

  1. Orou Ganni : Limiter l’implication citoyenne aux seules périodes électorales constitue une vision réductrice, voire contre-productive, de la démocratie. Même dans un système représentatif, l’action publique ne peut être pleinement efficace sans une interaction continue entre les élus et les citoyens. Les politiques et projets de développement gagnent en pertinence lorsqu’ils sont nourris par les réalités du terrain et les attentes des communautés. Comme le souligne Jean-Clayton Thomas, « l’engagement du public est essentiel à l’efficacité de l’administration publique ». Un élu en lien permanent avec ses administrés est ainsi mieux outillé pour anticiper, comprendre et répondre aux besoins réels de la population.

Par ailleurs, la participation citoyenne renforce la légitimité même de l’action publique. Elle ne se limite pas à un principe abstrait, mais s’inscrit dans des fondements universels, à l’image de Déclaration universelle des droits de l’homme dont l’article 21 affirme que « la volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ». En favorisant une implication active et continue des citoyens, les autorités consolident cette légitimité et assurent une meilleure adéquation entre décisions publiques et réalités sociales.

En définitive, une participation citoyenne soutenue est un levier essentiel de bonne gouvernance. Elle contribue non seulement à améliorer la qualité des politiques publiques, mais aussi à instaurer un climat de confiance durable entre gouvernants et gouvernés, condition indispensable à un développement harmonieux et inclusif.

Programme Redevabilité : Merci président pour votre disponibilité, nous reviendrons sur un autre aspect de la thématique dans un prochain article.

Rédigé par Eugène DEGUENON

 

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